Les livres électroniques: pas vraiment des livres, pas vraiment électroniques
(Version française de Ebooks: Neither E, Nor Books)
Cory Doctorow (doctorow@craphound.com)
Intervention lors de la Conférence O'Reilly sur les Technologies Emergentes, San Diego, CA, 12 février 2004
Site web EFF: EFF (Faire un don)
Page perso de Cory Doctorow: Craphound
Blogue de Cory Doctorow: BoingBoing
Du même auteur: Microsoft DRM Talk
Graphisme original: Anil Dash.
Egalement sur ce site: bobby le canard.
Préambule:
Ce séminaire a été donné pour la première fois lors de la Conférence O'Reilly sur les Technologies Emergentes accompagné d'une série de diapos qui, pour des raisons de copyright (Ô ironie!) ne peuvent être distribuées avec ce fichier. Vous trouverez cependant, parsemées dans ce texte, des notes indiquant [ entre crochets ] où de nouvelles diapos devraient être placées.
Ce texte est laissé au domaine public selon les termes d'une licence Creative Commons.
Introduction
Pour commencer, laissez-moi essayer de résumer les leçons et intuitions à propos des livres électroniques que j'ai pu tirer de la diffusion sous licence Creative Commons de deux romans et de l'essentiel d'une collection de nouvelles. Un petit malin a publié une liste de titres alternatifs pour les présentations données lors de cette conférence, et a intitulé celle-ci "Les livres électroniques craignent, pour l'instant" [Les livres électroniques craignent, pour l'instant]. Bien que ce soit assez drôle, je ne crois pas pour autant que cela soit vrai.
En fait, si je devais trouver un autre titre pour ce séminaire, ce serait: "Les livres électroniques: vous baignez dedans." [Les livres électroniques: vous baignez dedans"] Pourquoi? Parce que je pense que le format à venir des livres électroniques est presque visible dans la manière qu'ont les gens d'interagir avec le texte de nos jours, et que le travail des auteurs qui veulent devenir riches et célèbre est d'arriver à mieux appréhender ce format.
Je n'ai pas encore atteint une compréhension exhaustive. J'ignore ce que sera le futur des livres électroniques. Mais j'ai quelques idées que je vais partager avec vous.
1. Les livres électroniques ne sont pas seulement du marketing
[Les livres électroniques ne sont pas seulement du marketing]
OK, les livres électroniques *sont* du marketing: cela veut dire que distribuer des livres électroniques vend plus de livres. Baen Books, qui éditent un certain nombre de séries, a découvert que distribuer des versions électroniques des épisodes précédents d'une série lorsqu'un nouveau volume est mis en vente dope les ventes du nouveau livre - et des anciens - de manière phénoménale. Et le nombre de personnes qui m'ont écrit pour me dire combien ils avaient aimé la version électronique d'un de mes livres et en avaient du coup acheté la version papier dépasse de loin le nombre de gens qui ont écrit pour dire "Ha, ha, hippie, j'ai lu ton livre gratuitement et du coup je ne vais pas l'acheter." Mais les livres électroniques *ne devraient pas* être une simple histoire de marketing: les livres électroniques sont un but en soi. En fin de compte, plus de gens lisent plus de mots sur plus d'écrans et moins de mots dans moins de pages, et quand ces deux chemins se croisent, les livres électroniques devront être dans le format qui permet aux écrivains de gagner leur pain, pas dans le format qui fait la promotion d'une branche mourante de l'édition.
2. Les livres électroniques complémentent les livres reliés
[Les livres électroniques complémentent les livres reliés]
Posséder un livre électronique, c'est bien. Avoir un livre relié, c'est bien. Avoir les deux, c'est encore mieux. Un lecteur m'a écrit un jour pour m'expliquer qu'il avait lu la moitié de mon livre dans une version reliée, et imprimé le reste sur du papier recyclé pour pouvoir le lire à la plage. Des étudiants me disent qu'il est plus facile d'écrire leurs papiers s'ils peuvent copier/coller les citations dans leur traitement de texte. Les clients de Baen utilisent les éditions électroniques pour construire des schémas de concordance de personnages, de lieux et d'évènements.
3. A moins de possèder le livre électronique, vous ne Possèdez pas le livre
[A moins de possèder le livre électronique, vous ne Possèdez pas le livre]
Je pense que le livre est un "champ" - une collection d'activités artistiques, sociales et économiques - et non pas un "objet". Voir un livre comme un "champ" plutôt qu'un objet est un concept plutôt radical, et amène à se poser cette question: mais qu'est-ce qu'un livre, exactement? Bonne question. J'écris tous mes ouvrages dans un éditeur de texte [capture d'écran d'un éditeur de texte] (BBEdit, de Barebones Software - tout ce que je pourrais attendre d'un éditeur de texte). A partir de là, je peux les convertir en format PDF bi-colonne [capture d'écran double colonne]. Je peux les convertir au format HTML [capture d'écran de navigateur]. Je peux les soumettre à mon éditeur, qui peut à son tour les prendre comme brouillons, copies dont la correction est en cours, versions reliées et versions poche. Je peux les soumettre à mes lecteurs, qui peuvent les convertir dans une extraodinaire palette de formats différents [capture d'écran page de téléchargement]. L'Internet Bookmobile de Brewster Kahle peut convertir un livre sous version numérique en une version papier quadrichrome parfaitement reliée et sous couverture, tout ça pour un dollar. Essayez de convertir un livre de papier au format PDF ou HTML ou texte ou Rocketbook ou imprimé pour un dollar en moins de 10 minutes! L'ironie se trouve dans le fait que l'un des arguments principaux de ceux qui disent préférer le papier à l'électronique est que les livres imprimés donnent une sensation de propriété matérielle. Avant l'avènement complet du livre électronique, la possession d'une version papier sera moins considérée comme une question de propriété que d'avoir une version numérique du même texte.
4. Les livres électroniques sont une bonne affaire pour les écrivains
[Les livres électroniques sont une bonne affaire pour les écrivains]
En général, les royalties qui leur sont versées sont plutôt maigres. *Amazing Stories*, le magazine de science-fiction d'Hugo Gernsback [dans les années 50, NdT], payait quelques cents par mot. Aujourd'hui, les magazines de S-F paient... quelques cents par mot. Les montants impliqués sont si ridiculement bas qu'ils ne sont même pas insultant: ils sont *anecdotiques* et *historiques*, comme la pancarte WHISKY 5 CENTS qui trône au-dessus du bar dans un village du Far-West. Quelques écrivains font fortune, mais ils sont des *erreurs d'approximation* en comparaison de la masse des écrivains de S-F qui gagnent un tant soit peu d'argent par leur talent. La plupart d'entre nous pourrait se faire plus d'argent dans un autre domaine (bien que nous rêvions tous de nous faire stephenkingplein d'argent et que, bien sûr, personne ne jouerait au loto s'il n'y avait pas de gagnants). La première motivation pour écrire vient d'une satisfaction artistique, de l'ego, et d'une quête de postérité. Les livres électroniques vous offrent cela. Les livres électroniques s'intègrent à la masse du savoir humain parce qu'ils sont recensés et indexés par des moteurs de recherche et dupliqués à des centaines, milliers ou millions d'exemplaires. On peut les chercher sur Google.
Encore mieux: ils remettent les écrivains sur un pied d'égalité avec ceux qui s'adonnent aux critiques gratuites. Quand Amazon a démarré, nombre d'écrivains étaient dans leurs petits souliers à l'idée que des maniaques de la hache rempliraient les babillards d'Amazon avec des commentaires mesquins sur leur travail - parce que si une recommendation personnelle est la meilleure façon de vendre un livre, alors une condamnation personnelle est certainement la meilleure façon de ne *pas* vendre un livre. Aujourd'hui, ceux qui ont la critique facile sont toujours avec nous mais, maintenant, les lecteurs peuvent se faire leur propre idée. Voici une critique sur Down and Out in the Magic Kingdom, publiée sur le site d'Amazon par "Un lecteur de Redwood City, Californie".
[CITATION]
J'ignore ce que les critiques littéraires fument, ou quel genre de bakchiche a été versé. Mais quoiqu'Entertainment Weekly puisse dire, quoique ce magazine-ci ou ce journal-la puisse raconter, gardez votre argent. Téléchargez-le gratuitement à partir du site de Corey (sic), lisez la première page, et voyez la médiocrité de ce truc - ce livre est pour ceux qui pensent que le Da Vinci Code de Dan Brown est de la grande littérature.
Dans le bon vieux temps, ce genre de commentaire m'aurait vraiment foutu les boules. Un blaireau à la plume acérée qui décrie mon oeuvre! Juste ciel! Mais jetons un coup d'oeil plus attentif à cette critique assassine:
[EXTRAIT]
Téléchargez-le gratuitement à partir du site de Corey, lisez la première page,
Vous avez vu ça? Ce gars *travaille pour moi*! [EXTRAITS SUPPLEMENTAIRES] Quelqu'un accuse un écrivain que vous envisagiez de lire de payer Entertainment Weekly pour qu'ils disent des gentillesses sur moi, "un étonnemment mauvais écrivain", rien moins que ça, dont le style est "raide, amateur et peu imaginatif"! Vous aimeriez en savoir plus. Et vous pouvez. En un seul clic. Et vous faire ainsi votre propre opinion.
Les artistes ne vont jamais très loin sans une bonne dose d'ego et de doute, et le revers de pouvoir chercher dans Google tout ce que les gens racontent à propos de votre bouquin est que cela peut justement appuyer là où ça fait mal - "tous ces gens vont se dire que mon livre n'en vaut pas la peine parce qu'ils ont lu toutes ces critiques négatives sur le web!" Mais d'un autre côté, cela gonfle l'ego: "Si seulement ils voulaient tenter le coup, ils se rendraient compte combien il est bon." Et pire est la critique, plus les gens seront curieux de voir de quoi il retourne. L'important c'est qu'on en parle, tant que l'URL est correcte (même si votre nom est écorché!).
5. Les livres électroniques doivent accepter leur nature
[Les livres életroniques doivent accepter leur nature]
La valeur des livres électroniques est othogonale à celle des livres imprimés, et s'articule autour de la souplesse et de la sensibilité du texte numérique. Plus vous restreignez les "plus" qu'offre un livre électronique - c'est-à-dire plus vous limitez la possibilité pour un lecteur de copier, transporter ou transformer un livre électronique - plus sa valeur se rapproche de l'abscisse d'un livre classique. Les livres électroniques *échouent* sur cet axe. Les livres électroniques ne peuvent pas battre les livres reliés pour la sophistication de la typographie; le toucher n'est pas le même; on ne retrouve pas l'odeur de la colle. Mais essayez d'envoyer un livre à un ami brésilien, gratuitement, en moins d'une seconde. Ou bien chargez un millier d'ouvrages dans une petite clef USB attachée à votre porte-clefs. Ou cherchez dans un livre relié toutes les occurrences du nom d'un personnage pour retrouver un passage particulier. Essayez juste de couper une tirade pour la mettre dans votre fichier signature d'email.
6. Les livres électroniques requièrent un différent type de concentration (mais pas moins)
[Les livres électroniques requièrent un différent type de concentration (mais pas moins)]
Les artistes sont toujours déçus de l'attention que leur donne le public. Retournez suffisamment loin dans le passé, et vous trouverez des gribouillis cunéiformes se plaignant du goût standardisé des Sumériens modernes, avec leur besoin d'avoir des légendes qui comportent une vraie histoire, des personnages et de l'action, pas comme ce qu'on avait avant. En tant qu'artistes, ce serait beaucoup plus facile pour nous si le public acceptait plus facilement nos penchants nombrilistes et barbants. Nous pourrions explorer de nouveaux concepts, sans avoir à les enrober de divertissement. La plupart des gens pensent que ce manque d'attention est une marque de notre temps, mais regardez donc ça:
[Citation de Nietzsche]
Il est certain qu'une nécessité dépasse toutes les autres: si l'on veut pratiquer la lecture comme un *art*, il faut de nos jours désapprendre de la manière la plus exhaustive qui soit.
En clair: si mon livre vous ennuie, c'est parce que vous ne faites pas assez attention. Les écrivains disent tout le temps ça, mais cette citation n'est pas de ce siècle ni même du siècle dernier. [Citation de Nietzsche avec référence] Elle est tirée de la préface de "Généalogie de la Morale", de Nietzsche, publié en *1887*.
Oui, notre faculté de concentration est de nos jours différente de qu'elle a été, mais elle n'est pas forcément *moindre*. Les fans de Warren Ellis ont réussi à retenir le fil de Transmetropolitain [Couverture de Transmetropolitain] pendant *5 ans* pendant que les épisodes sortaient chaque semaine dans les magazines de l'époque. L'arrière-plan de la série Harry Potter devient de plus en plus dense avec chaque nouveau tome que J.K. Rowlings écrit. Des forêts entières sont rasées pour des séries-fleuve comme Wheel of Time de Robert Jordan, chacune faisant plus de 20 000 pages (il se peut que je me sois trompé d'un zéro dans un sens ou l'autre ici). Les débats présidentiels sont menés aujourd'hui à coups de petites phrases et n'ont plus rien à voir avec les inarrêtables joutes oratoires du temps de Lincoln et Douglas, mais les gens arrivent à suivre une campagne présidentielle pendant les 24 mois qu'elle dure, du début à la fin.
7. Nous avons besoin de *tous* les livres électroniques
[Nous avons besoin de *tous* les livres électroniques]
La grande majorité des mots écrits sont perdus pour la postérité. Aucune bibliothèque ne contient tous les livres écrits ou sur le point d'être écrits, et personne ne peut espérer marquer ce volume de son empreinte. Aucun d'entre nous ne lira plus qu'une fraction infinitésimale de la littérature humaine. Mais ça ne veut pas dire qu'il faut se contenter des textes les plus connus pour avoir une vraie révolution numérique.
Il faut bien se dire pour commencer que notre contribution est marginale. Pour sûr, nous avons tous l'ambition d'intégrer le canon de la littérature, mais chacun d'entre nous veut contribuer avec des textes aussi personnels et originaux que des empreintes digitales. Si nous avons tous l'air de faire la même chose quand nous lisons, écoutons de la musique ou papotons dans les sites de discussion en ligne, c'est parce que nous n'y regardons pas d'assez près. La similarité de nos expériences respectives n'est visible qu'à un niveau très général: une fois que vous avez le nez dessus, il y a autant de différences dans nos expériences communes qu'il y a de ressemblances.
Mais, au-delà de cela, on trouve aussi la manière dont un large volume de texte électronique diffère d'une quantité plus restreinte: c'est la différence entre un livre, une étagère de livres, et une bibliothèque. L'échelle change les choses. Prenez par exemple le web: aucun d'entre nous ne peut espérer lire une simple fraction de toutes les pages qui sont sur le web, mais en analysant la structure des liens qui les relient entre elles, Google est capable d'évaluer automatiquement la pertinence de certaines pages vis-à-vis de certaines requêtes. Personne ne peut tout avaler, mais Google peut le digérer pour nous et régurgiter les pépites qui en font le miraculeux moteur de recherche qu'il est aujourd'hui.
8. Les livres électroniques sont comme les livres reliés
[Les livres électroniques sont comme les livres reliés]
Pour élargir un peu l'horizon de cette présentation, j'aimerais survoler les similitudes entre livres électroniques et reliés auxquelles on ne pense pas toujours. Un truisme essentiel de la théorie de la vente est que l'acheteur potentiel doit rentrer en contact plusieurs fois avec un bien avant d'en faire l'acquisition. Sept contacts est le chiffre magique. Ce qui veut dire que mes lecteurs doivent entendre le titre, lire la couverture, prendre le livre de son étagère, lire une critique, et ainsi de suite lors sept actions distinctes, en moyenne, avant qu'ils soient prêts à acheter.
Une métaphore hasardeuse consiste à assimiler le téléchargement d'un livre au fait de le ramener chez soi du magasin, mais cette métaphore est incorrecte. La plupart du temps, pour ne pas dire toujours, télécharger le texte d'un livre est plutôt comme le prendre sur son étagère chez un libraire, regarder la couverture, le feuilleter (avec l'avantage indéniable de ne pas avoir à mettre ses doigts sur les résidus d'ADN et de Burger King de la personne l'ayant feuilleté avant vous). Certains écrivains sont proprement horrifiés à l'idée que trois cent mille copies de mon premier roman ont été téléchargées, et que "seulement" dix mille ont été vendues jusque là. Si cela reflètait le fait que pour chaque exemplaire vendu, trente ont été embarqués pour être lus à la maison, cela pourrait à juste titre être considéré comme horrible. Mais voyons les choses sous un autre angle: si un trentième des gens qui jettent un oeil à la couverture de mon livre l'achetaient, je serais un auteur heureux. Et je le suis. Ces téléchargements ne me coûtent pas plus que des coups d'oeil sur la couverture chez un libraire, et les ventes sont bonnes.
Il est aussi courant de penser que les livres physiques sont plus facilement *dénombrables* que les livres numériques (l'ironie étant que les ordinateurs sont censés être plutôt doués pour le calcul!). C'est important, parce que les auteurs sont rétribués sur la base du nombre d'exemplaires vendus, et plus ce nombre est élevé, meilleur c'est. Et, de fait, le relevé des droits que je touche indique le nombre exact d'exemplaires imprimés, livrés, rendus et vendus.
Mais ce souci du détail est intrinsèquement erroné. Quand l'imprimeur tire un livre, il sort toujours quelques extras au début et à la fin de l'impression pour être sûr que la pagination est correcte et pour compenser les déchirures, taches ou chutes éventuelles. Le nombre effectif de livres imprimés approche le nombre d'ouvrages commandés, mais il ne recouvre jamais exactement - si vous avez jamais commandé cinq cents faire-part de mariage, il y a de grandes chances que vous en ayez reçu cinq cent-et-quelques, et vous savez maintenant pourquoi.
A partir de là, les chiffres deviennent encore plus fumeux. Des exemplaires sont volés. Les gens de l'expédition se trompent dans les chiffres. Quelques copies finissent dans le mauvais colis, vont chez un libraire qui ne les a jamais commandées et n'est jamais facturé pour celles-ci, et finissent soldées ou à la poubelle. Certaines sont rendues comme invendues. Certaines reviennent le lendemain parce que l'acheteur a eu des remords. Certaines vont dans le monde secret où disparaissent les chaussettes perdues dans la machine ou le séchoir.
Les nombres donnés par le reçu de droit sont faux, pas factuels. Ils correspondent à l'estimation la plus proche possible du nombre d'exemplaires envoyés, vendus, rendus et ainsi de suite. Ce type de comptabilité marche plutôt bien, en tout cas suffisamment bien pour que fonctionnent des mastodontes comme l'industrie de la banque, des assurances ou des casinos. Cela suffit pour diviser les royalties perçues par les groupements d'auteurs-compositeurs-interprètes sur les concerts et les diffusions radiophoniques. Et cela suffit pour compter combien d'exemplaires sont vendus en ligne ou en magasin.
Les méthodes de comptage des livres reliés ou numériques sont différentes, mais aucun des deux ne peut prétendre être plus comptable que l'autre.
Enfin, bien sûr, vient la question de la vente. Quelle que soit la manière qu'a un auteur de gagner sa vie par sa plume, imprimée ou numérisée, la tâche essentielle pour lui ou elle reste de se trouver un public. Il y a plus de concurrents pour notre attention que nous ne pouvons en choisir, favoriser ou discerner. Mettre un livre sous le nez de la bonne personne, avec juste la bonne poussée, est le défi le plus ardu et le plus important auquel un auteur doit éventuellement faire face.
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J'aime les livres, vraiment. J'ai commencé à travailler dans des bibliothèques et des librairies à l'age de douze ans, et j'ai continué pendant près de dix ans, jusqu'à ce que le monde de la technologie me fasse écouter son chant des sirènes. A douze ans, je savais que je voulais être écrivain, et maintenant, vingt ans plus tard, j'ai trois romans, un recueil de nouvelles et un essai derrière moi, deux autres romans sous contrat, et encore un autre livre en cours d'écriture. [COUVERTURES DE LIVRES] On m'a décerné une récompense majeure dans mon domaine, la science fiction [CAMPBELL AWARD], et je suis nominé pour une autre, le Nebula Award 2003 de la meilleure nouvelle. [NEBULA]
Je possède *beaucoup* de livres. Facilement plus de 10 000, stockés sur les côtes Est et Ouest du continent Nord-Américain [ECHELLE DE BIBLIOTHEQUE]. J'en ai besoin, car ils sont la base de mon métier: ils contiennent les références dont j'ai besoin en tant que romancier et écrivain. La plupart de la littérature que j'aime a une très courte durée de vie, et disparait des étagères au bout de quelques mois, très souvent de manière définitive. La science-fiction est par nature éphémère. [ACE DOUBLES]
Mais j'aime les ordinateurs autant que j'aime les livres. Les ordinateurs sont aussi différents des livres que les livres sont différents des bibles monastiques: ils sont malléables. Il fut un temps où un "livre" était le résultat de plusieurs mois de travail d'un moine copiste, écrit sur un support aussi durable et sexy que de la peau de foetus de veau. [BIBLE ENLUMINEE] Gutenberg et son photocopieur Xerox ont changé tout ça, ont transformé le concept de livre en quelque chose qu'on peut tirer d'une presse en quelques minutes, sur un support bien plus pratique pour s'essuyer les fesses que pour susciter l'exaltation à la place d'honneur d'une cathédrale. La presse de Gutenberg a permis qu'au lieu de posséder un ou deux livres, un membre de la classe dominante pouvait se constituer une bibliothèque entière et plutôt que de se restreindre à un ou deux sujets dignes d'être traités dans une version enluminée, un choix énorme pouvait être imprimé sur papier et circuler d'une personne à l'autre. [DAS KAPITAL/BIBLE DE TIJUANA].
La plupart des idées novatrices débutent sur quelques certitudes et beaucoup de spéculation. J'ai beaucoup réfléchi sur ces certitudes et spéculations dernièrement, et le but de ce séminaire est de faire maintenant le point sur ces deux catégories.
Tout commence avec mon premier roman, Down and Out in the Magic Kingdom [Couverture], publié le 9 janvier 2003. A l'époque, le sujet principal de discussion dans la profession s'articulait autour de l'échec patent des livres électroniques d'une part, et l'apparition d'un nouveau mal, le "photocopillage" numérique, d'autre part. [Capture d'écran de alt.binaries.e-books] C'était particulièrement étrange que personne ne remarque que l'idée d'"échec" était en complet porte-à-faux avec l'idée que le photocopillage numérique devait être un sujet d'inquiétude: soyons sérieux, si les livres électroniques sont un échec, alors qui ça dérange que trois pelés et un tondu se les échangent sur Usenet?
Petite parenthèse sur la double signification de "livres électroniques". On a d'un côté les versions "légitimes", à savoir produites avec l'autorisation du détenteur des droits, publiées dans un format propriétaire dont l'usage est restreint soit à un PC, soit à un matériel ad hoc comme le Rocketbook nuvoMedia. [ROCKETBOOK] D'un autre côté, on a les livres "pirates" ou non autorisés, habituellement préparés en coupant la reliure et en scannant page par page, puis en passant le fichier obtenu dans un programme de reconnaissance optique des caractères (OCR) pour le convertir au format ASCII, corrigé manuellement par la suite. Ces livres sont la plupart du temps pleins des fautes générées par cet OCR. Nombre de mes collègues s'inquiètent aussi du fait que ces livres contiennent des erreurs intentionnelles, créées par de vilains copilleurs qui coupent, ajoutent ou changent du texte afin de l'"améliorer". Je n'ai franchement jamais eu l'occasion de voir une telle chose, donc en attendant que je tombe dessus je crois que cela devrait vraiment être le cadet de nos soucis.
Retour sur Down and Out in the Magic Kingdom [COUVERTURE]. Enfin, pas tout à fait. J'aimerais vous faire partager la panique qui s'est emparée des cercles littéraires à propos du photocopillage numérique, ou "bookwarez" comme on l'appelle chez les internautes anglophones. Des écrivains se sont joints au forum alt.binaries.ebooks, mais s'y sont présentés incognito de peur qu'un pirate prépubère se venge d'avoir été traité de voleur en postant des critiques assassines sur les sites de vente en ligne. Mon éditeur, qui est aussi blogueur, hacker et mec-responsable-de-la-plus-grande-collection-de-SF-du-monde, s'appelle Patrick Nielsen Hayden et écrivit ce qui suit lors d'une discussion sur un forum: [CAPTURE D'ECRAN]:
Le piratage de texte sur Usenet et ailleurs va être de plus en plus fréquent, pour la même raison que les gens copient leurs vinyles et CD sur des cassettes, et font des copies de films videos. Cela tient en partie à de l'avidité, en partie à une réaction vis-à-vis des prix en magasin, et en partie par l'envie de partager Quelque Chose de Cool (une motivation souvent sous-estimée par les victimes de ce piratage artisanal). Partir directement en Alerte Rouge à ce propos et raconter que > cela est moralement équivalent au braquage de petites vieilles dans la rue ne fera que compliquer la tâche de ceux qui voudront faire évoluer cette position quand ils s'apercevront que ça ne ne marche pas. Dans les années 70, l'industrie du disque hurlait que "les enregistrements domestiques tuent la musique". Il est difficile pour le citoyen lambda de ne pas remarquer que la musique n'est pas morte. Mais la crédibilité de l'industrie musicale n'en est pas vraiment sortie grandie.
Patrick et moi nous connaissons depuis longtemps, depuis que j'ai 18 ans et qu'il m'a octroyé une bourse pour participer à un atelier d'écriture, jusqu'à un déjeuner mémorable où je lui ai montré un tas de textes du Projet Gutenberg sur mon Palm Pilot qui l'inspirèrent pour distribuer les titres Tor sur PDA [CAPTURE D'ECRAN PEANUTPRESS], et jusqu'au début des années 2000 quand il a acheté et publié mon premier roman (il en a acheté trois de plus depuis - je l'aime vraiment beaucoup!).
Juste quand les forums de bookwarez commençaient à décoller, j'ai été stupéfié par le procès intenté par l'un de mes collègues à AOL/Time Warner pour avoir hébergé le forum alt.binaries.ebooks sur ses serveurs. Cet écrivain soutenait qu'AOL devrait éliminer ce forum car il hébergeait tant de fichiers illégaux, et que son manquement à le faire le rendait complice de ce non-respect des droits d'auteur et donc sujet aux amendes incroyablement élevées de la toute nouvelle Loi Contre le Vol Electronique (No Electronic Theft Act) et du détestable Digital Millenium Copyright Act, ou DMCA.
Voilà une idée inquiétante: il y a des gens qui pensent que les fournisseurs d'accès internet (FAI) devraient activement contrôler et censurer les sites webs et câbles auxquels leurs clients ont accès, même si cela voulait dire que ces même FAI devaient décider tous seuls ce qui constituait une violation de droits ou pas - quelque chose usuellement laissé à la discrétion des juges et tribunaux, après la soumission de nombre de mémoires de parties civiles écrits par d'estimés universitaires [GRAPHIQUE].
C'était cependant une idée incroyablement stupide, qui m'a pour ma part choqué. Les écrivains sont supposés être des avocats de la liberté de parole, pas de la censure. Il semble que si certains de mes collègues aimaient le Premier amendement, ils étaient plus réticents à l'idée de le partager avec le reste du monde.
Saperlotte, j'avais un livre sur le point de paraître, c'était donc une occasion en or d'essayer d'en savoir un peu plus sur ces livres électroniques. D'un côté un échec cuisant, de l'autre de plus en plus de livres publiés chaque jour sur alt.binaries.ebooks.
Cela m'amène aux deux certitudes que j'ai à propos des livres électroniques:
- Plus de gens lisent chaque jour plus de mots sur plus d'écrans. [GRAPHIQUE]
- Moins de gens lisent chaque jour moins de mots sur moins de pages. [GRAPHIQUE]
Ces deux certitudes étaient à l'origine d'un bon nombre de nouvelles interrogations.
[LISTE: DEFAUTS DES LIVRES ELECTRONIQUES]
- La résolution des écrans est trop basse pour remplacer efficacement le papier;
- Les gens veulent possèder de "vrais" livres à cause de leur attachement viscéral à la chose physique (un phénomène souvent accompagné d'un petit sermon sur la bonne odeur d'un livre, ou sur la bonne impression qu'ils donnent quand ils sont alignés sur les étagères d'une bibliothèque, ou quel souvenir peut être évoqué par une vieille tache de curry dans la marge);
- On ne peut pas bouquiner électroniquement dans sa baignoire;
- Un ordinateur et une prise sont essentiels pour les livres électroniques;
- Les formats de fichiers tombent en désuétude, le papier est là depuis longtemps.
Une grande partie ne me paraissait pas constituer une explication raisonnable de l'"échec" des livres électroniques. Si la résolution d'écran est trop basse pour remplacer le papier, alors pourquoi tous ceux qui m'entourent passent plus de temps chaque année devant un écran, y compris ma grand-mère? (Les technofans ont une sale tendance à prétendre qu'une technologie donnée n'est pas prête pour le Grand Soir tant que leur grand-mère ne l'utilise pas - eh bien ma grand-mère à moi m'envoie des courriels en permanence. Elle tape 70 mots/minute, et adore frimer avec les messages de son petit-fils devant ses copains de la piscine de sa maison de retraite floridienne).
Les autres arguments sont pourtant plus intéressants. Il me semble que les livres électroniques sont *différents* des livres en papier, et ont donc des vices et qualités différents. Réfléchissons un peu à ce qu'a traversé le livre au cours des ans. C'est intéressant d'y réfléchir parce que l'histoire des livres est aussi l'histoire des Lumières, de la Réforme, des Pères Pélerins et, en fin de compte, de la colonisation des Amériques et de la Guerre d'Indépendance.
Pour schématiser, il fut un temps où les livres étaient copiés à la main sur du cuir précieux par des moines. Les seules personnes qui pouvaient les lire étaient les prêtres, qui de temps à autres pouvaient jeter un oeil aux super dessins que les moines avaient fait dans la marge. Les prêtres lisaient les livres à voix haute, en latin [BIBLE LATINE] (pour un public essentiellement non-latinophone), dans des cathédrales qui sentaient l'encens dispersé par les encensoirs des servants de messe.
Arrive alors Jean Gutenberg, et son imprimerie. Luther transforme la presse à imprimer en une révolution. [BIBLE DE LUTHER] Il imprima des bibles dans une langue que les non-prêtres pouvaient lire, et les distribua à l'homme de la rue, qui pouvait désormais lire la parole de Dieu tout seul comme un grand. Le reste, comme on dit, c'est de l'Histoire.
Voici quelques faits remarquables à propos de l'avènement de l'imprimerie:
[TABLEAU: LUTHER C/ LES MOINES]
- Les bibles luthériennes n'avaient pas la qualité des bibles enluminées. Elles étaient moins chères et n'avaient pas la qualité graphique qu'un bon moine copiste pouvait apporter en recopiant la parole de Dieu.
- Les bibles luthériennes ne convenaient pas pour l'usage traditionnel qui leur était réservé. Une bonne bible devait renforcer l'autorité de l'homme qui tenait le pupitre. Elle devait dégager une aura, en imposer et, surtout, elle devait être rare.
- L'expérience mystique associée aux bibles luthériennes ne valait pas tripette. Pas d'encens, pas d'enfants de choeur, et qui (à part le clergé) savait que lire faisait si mal aux yeux?
- Les bibles luthériennes étaient beaucoup moins dignes de confiance. N'importe quel faussaire avec une presse sous la main pouvait en imprimer une, avec les textes qui lui chantaient - et qui pouvait jurer de la qualité de la traduction? Les moines avaient toute la Papauté derrière eux, assurant une qualité de service qui avait survécu en Europe pendant plusieurs siècles.
A la fin des années 90, je suis allé à une conférence où des dirigeants de maisons de disques nous expliquaient patiemment que Napster était condamné, parce qu'on n'y obtenait pas de boitier ou pas les paroles des chansons, qu'on n'avait aucun moyen de savoir à l'avance la qualité de la copie, et que de temps à autre on était déconnecté en plein téléchargement. Je suis prêt à parier que plein de cardinaux auraient été d'accord avec ces arguments.
Ce que les patrons et les cardinaux n'ont pas vu, c'était tout ce qui faisait que les bibles luthériennes assuraient un max.
[TABLEAU: POURQUOI LES BIBLES LUTHERIENNES ASSURENT UN MAX]
- Elles étaient rapides et pas chères. Plein de gens pouvaient s'en procurer sans avoir à se soumettre à l'autorité et à l'approbation de l'Eglise.
- Elles étaient écrites dans des langues que les profanes pouvaient lire. Plus la peine de faire confiance à l'Eglise les yeux fermés pour savoir ce que Dieu voulait nous dire.
- Elles donnèrent naissance à une industrie de l'impression qui a permis à plein de livres d'apparaître. De nouvelles fictions, de la poésie, des essais politiques ou académiques, tout cela fut permis par des presses dont l'essor initial fut assuré par les idées de Luther sur la religion.
Notez que toutes ces qualités sont orthogonales aux qualités d'une bible monastique. En clair, ce qui faisait le succès de l'imprimerie n'avait rien à voir avec ce qui faisait le succès des bibles monastiques.
Logiquement, ce qui permet d'apprécier les livres électroniques n'a donc pas grand-chose à voir avec ce qui permet d'apprécier les livres reliés.
[TABLEAU: POURQUOI LES LIVRES ELECTRONIQUES ASSURENT UN MAX]
- Ils sont faciles à partager. Secrets of the Ya-Ya Sisterhood est passé du milieu de tableau au rang de bestseller en circulant de main en main chez des femmes fréquentant des clubs de lecture. Les internautes ont une vie sociale aussi riche que les membres de ces cercles, mais ils ne se rencontrent jamais face-à-face; la seule façon pour eux de se transmettre un livre est que celui-ci soit électronique. Qui plus est, le facteur lié de la manière la plus certaine à l'achat d'un livre est la recommandation d'un ami - si un de vos potes vous parle d'un bouquin, vous aurez plus de chances de l'acheter que si vous aviez pourtant apprécié le volume précédent de la série!
- Ils sont faciles à découper et fractionner. Petite incursion de mon côté Mac évangéliste - les plateformes minoritaires comptent. Dans l'univers de Napster, il est évident que la plupart des fichiers téléchargés, quatre-vingt-dix pour cent à mon avis, appartiennent aux standards du Top 50. Nous voulons tous de la musique populaire. C'est ce qui fait qu'elle est populaire. Mais les dix pour cent restant constituent la partie la plus intéressante. Bill Gates a avoué une fois au New York Times que Microsoft avait perdu la guerre des moteurs de recherche en faisant "du bon travail sur les quatre-vingts pour cent des requêtes les plus communes, et en ignorant le reste. Mais c'était justement les vingt pour cent restant qui comptaient, car c'est là que la perception de la qualité se trouve." Pourquoi tant d'entre nous ont accroché avec Napster? Pas parce qu'il pouvait nous donner le Top 50 des chansons que nous pouvions entendre de toute manière à la radio: c'était parce que quatre-vingt pour cent de la musique jamais enregistrée n'était plus en vente nulle part, et que dans ce nombre se trouvaient toutes les mélodies qui nous ont touchés, tous les airs qui restaient dans nos têtes à longueur de journée, tout ce qui nous faisait sourire rien qu'à l'écoute. Ces chansons varient d'une personne à l'autre, mais leur point commun est qu'elles font toute la différence entre un produit attrayant et, pour être poli, le Top 50 servi par les grandes stations radio.
C'était la minorité de chansons qui attirait la majorité d'entre nous. C'est le même principe qui fait que la malléabilité du texte électronique permet d'en changer l'utilisation à volonté: vous pouvez le mettre sur un serveur, ou le convertir à un format compatible avec votre PDA favori; vous pouvez demander à votre ordinateur de vous en faire la lecture, ou vous pouvez fouiller le texte pour trouver une citation à mettre dans votre revue ou pour utiliser dans votre fichier signature. En d'autres mots, la plupart des gens qui téléchargent un livre le fond dans un but et un format prévisibles - par exemple pour lire un chapitre au format HTML avant de se décider à acheter le livre - mais la différence entre un bon et un ennuyeux moment de littérature électronique se trouve dans l'usage imprévu - comme imprimer un ou deux chapitres pour lire à la plage plutôt que de prendre le risque de mouiller la version reliée.
Les fabricants d'outils et les maisons de logiciels sont de plus plus conscients de la notion de "potentialité" lors de la conception. On peut enfoncer un clou dans le mur avec n'importe quel type d'objet suffisamment lourd et préhensible, que ce soit un caillou, un marteau ou une poêle à frire. Cependant, un marteau présente ce petit plus qui demande à ce qu'on le frappe contre un clou - sa potentialité est de marteler. Et, comme chacun sait, quand tout ce dont on dispose est un marteau, tout commence à ressembler à un clou.
La potentialité d'un ordinateur - ce pour quoi il a été conçu - est de découper et gérer des blocs d'octets. La potentialité d'Internet est de transférer des octets à très haute vitesse et d'un bout à l'autre de la planète pour un coût négligeable. On peut donc raisonnablement penser que le concept de littérature électronique évoluera autour de l'idée de découper et gérer du texte, tout en l'envoyant à droite ou à gauche.
Les défenseurs du copyright ont un mot pour tout cela: non-respect [des droits]. Cela parce que le copyright donne aux créateurs un quasi-monopole sur la copie et la modification de leur travail, pratiquement pour l'éternité (le copyright est censé expirer au bout d'un certain temps, mais dans la pratique ces droits sont étendus dès que les premiers dessins animés de Mickey sont sur le point de passer dans le domaine public, ce grâce au très long bras de Disney au Congrès américain).
C'est un énorme problème, probablement le plus énorme qui soit. Et voici pourquoi:
[TABLEAU: POURQUOI LE NON-RESPECT DU COPYRIGHT LESE TOUT LE MONDE]
- Les auteurs flippent. Leurs aînés leur ont enseigné qu'un solide copyright est la seule manière pour eux de ne pas se faire empapaouter. Et c'est assez vrai: c'est très souvent le copyright qui protège les écrivains des tendances les plus viles de leurs éditeurs. Mais ce n'est pas pour autant que le copyright vous protège des *lecteurs*;
- Ces lecteurs goutent peu d'être traités de voleurs. Sérieusement. Vous êtes un petit entrepreneur. Les lecteurs sont vos clients. Les traiter de voleurs n'est pas une bonne démarche commerciale;
- Les éditeurs flippent. Les éditeurs flippent parce que leur profession consiste à obtenir autant de droits que possible et s'y accrocher comme à leur portefeuille parce que, eh bien, on ne sait jamais. Voilà pourquoi les magazines de science-fiction essaient de faire que les auteurs leurs signent des cessions de droits qui évoquent des choses aussi farfelues que des manèges et des marionnettes basées sur leur oeuvre - c'est aussi pourquoi la plupart des agents littéraires demandent une commission sur la durée des droits pour les livres qu'ils représentent: un copyright est si vaste et met tellement de temps pour tomber, pourquoi se priver?
- Tout le monde est un coupable en puissance. Le non-respect des droits d'auteur, en particulier sur le net, est un supercrime. Il est succeptible d'une amende de 150 000 dollars [aux Etats-Unis] par violation constatée, et les détenteurs lésés ont toutes sortes de superpouvoirs, comme par exemple la possibilité de forcer les fournisseurs d'accès internet à leur fournir vos données personnelles avant de montrer la moindre preuve à un juge. En conséquence, quiconque pense être du mauvais côté de la barrière du copyright va devenir extrêmement prudent: les éditeurs imposent aux auteurs des clauses selon lesquelles ils devront rembourser les dommages liés à des poursuites pour non-respect des droits d'auteur, et font même du zèle en les obligeant à démontrer que tout matériel cité est libre, même dans le cas de citations brèves et référentielles, comme par exemple un titre de chanson en début de chapitre. Les auteurs finissent par crouler sous les responsabilités potentielles, se méfient de citer quelque source que ce soit, y compris les textes du domaine public, vu les conséquences que pourrait avoir une erreur, même de bonne foi, sur le statut public d'un ouvrage;
- Seuls les diamants sont éternels. Dans l'affaire Eldred c/ Ashcroft, examinée l'an dernier devant la Cour Suprême, la cour s'aperçu que 98 pour cent de toutes les oeuvres protégées ne rapportaient plus un centime à personne, mais que chercher à identifier avec une certitude absolue qui sont les ayant-droit, en sachant qu'une erreur amènerait une apocalypse économique complète, coûterait plus que ces biens culturels ne rapporteront jamais. En clair, 98 pour cent des oeuvres existantes vont disparaître avant que leur copyright expire. Les précurseurs de la Science-Fiction que sont Mary Shelley, Arthur Conan Doyle, Edgar Allan Poe, Jules Verne et HG Wells sont toujours célèbres, et leur travail fait partie des classiques. Mais leurs héritiers, tel Hugo Gernsback, ne seront peut-être pas aussi chanceux - si leur travail continue à être "protégé" par copyright, il risque de disparaître de la surface de la Terre avant d'avoir pu être versé dans le domaine public.
Je ne suis pas en train de vous dire que le copyright est mauvais, mais plutôt qu'il y a de bons et de mauvais droits d'auteur, et que quelque fois, trop de droits tue les droits. C'est comme le piment dans la soupe: en mettre un peu en relève le goût, mais trop la rend immangeable.
Des premières bibles imprimées aux premiers 78 tours, de la radio aux magazines, du cable aux MP3, le monde a montré que sa préférence va à la démocratisation des choses - c'est-à-dire la facilité avec laquelle elles peuvent être diffusées.
(Et tant qu'on y est, avant de continuer, oubliez toutes ces histoires sur la copie en ligne qui serait plus subversive que les technologies qui la permettent. Souvenez-vous que les cafés-concerts qui trainèrent Marconi en justice pour avoir inventé la radio sont passés d'un système où ils contrôlaient *cent pour cent* des gens qui voulaient rentrer dans leurs théâtres à un régime où *zéro pour cent* des gens devaient leur demander la permission pour construire ou acheter un poste radio et écouter un enregistrement de leurs spectacles. Pensez aussi à la différence entre une bible manuscrite et une bible imprimée - à coté de cela, Napster c'est du pipi de chat).
Revenons sur la démocratisation. Le succès de chaque nouveau média s'est bâti sur un échange entre sa complexité artisanale - l'intensité du travail fournit par un artisan pour assembler de délicats fragments - et sa facilité de reproduction. Les pianos mécaniques n'étaient pas aussi subtils qu'un bon joueur de piano, mais ils étaient ubiquitaires - tout comme les diffusions radiophoniques, les magazines, les MP3. Les annotations, les enluminures et les reliures en cuir sont agréables, mais ils ne font pas le poids quand il s'agit pour un citoyen lambda d'en acquérir sa propre copie.
Mais ça ne veut pas dire que les vieux médias sont condamnés. Il y a toujours des artistes qui produisent des enluminures à la main; de grands pianistes font toujours salle comble à Carnegie Hall, et les rayons sont pleins des biographies intégrales de musiciens, et qui contiennent plus de détails que n'importe quelle compilation d'annotations. La différence est que quand tout ce que vous avez sous la main ce sont des moines, tous les livres ressemblent à des bibles monastiques. Une fois que l'imprimerie est inventée, tous les livres qui sont plus adaptés aux caractères mobiles migrent vers ce nouveau format. Ceux qui restent sont ceux qui sont plus adaptés à l'ancienne technologie: les pièces qui *doivent* être des pièces de théâtre, les livres qui ne méritent que d'être sur un papier crème relié à la main, la musique dont on profite le plus lors d'un concert, au milieu d'une foule.
Plus de démocratisation se traduit par moins de contrôle: il est beaucoup plus difficile de contrôler qui peut copier un livre quand il y a une photocopieuse à chaque coin de rue que quand il faut un monastère et plusieurs années pour copier une seule bible. Et cette diminution du contrôle demande une nouvelle forme de copyright qui rééquilibre les droits des auteurs par rapport à leur public.
Prenez par exemple le magnétoscope: quand on l'a inventé, les tribunaux ont imposé une exemption de copyright pour le différé; quand la radio est apparue, le Congrès a accordé une exemption de poursuites anti-monopolistiques aux maisons de disques pour leur permettre de céder des licences générales; l'invention de la TV cablée à conduit le gouvernement à forcer les diffuseurs à vendre leurs programmes aux cablo-opérateurs pour un prix donné.
Le copyright est continuellement dépassé, parce que sa dernière version a été écrite en fonction de la dernière génération technologique. La tentation de le traiter comme s'il était descendu de la montagne gravé sur deux tables en pierre (ou pire, comme une propriété "réelle") est profondément biaisée, vu que par essence le copyright en cours ne se base que sur la dernière technologie, pas la prochaine.
Les livres pirates sont donc en violation des règlements sur le copyright. Bof. Est-ce pour autant la fin du monde? Si l'Eglise catholique a pu survivre à l'imprimerie, la science-fiction va surement pouvoir gérer l'arrivée de ces livres électroniques.
Cadeau-Bonus
[Cadeau-Bonus]
Nous sommes presque arrivés au bout, mais il y a une dernière chose que j'aimerais faire avant de quitter le pupitre. Considérez cela comme une "prime" - un petit extra pour vous remercier de votre patience.
Il y a environ un an, j'ai publié mon premier roman, Down and Out in the Magic Kingdom, sur internet, et sous les conditions les plus restrictives qui soient pour une licence Creative Commons. Tout ce que mes lecteurs avaient le droit de faire était de distribuer des copies de mon livre. Je trempais juste un doigt de pied dans l'eau, même si à l'époque j'avais l'impression de faire le grand saut.
Mais c'est maintenant que je vais faire le grand saut. A partir d'aujourd'hui, je change la licence du texte de Down and Out in the Magic Kingdom en une licence Creative Commons "Attribution-Partage-Derivés-NonCommerciaux" [LICENCE HUMAINEMENT COMPREHENSIBLE], ce qui signifie que désormais, vous avez ma bénédiction pour créer des oeuvres dérivées de mon premier livre. Vous pouvez en faire des films, des livres audio, des traductions, des suites, des versions destroy (Dieu nous garde) [HIERACHIE], des versions destroy cochonnes [HIERARCHIE DETAILLEE], de la poésie, des traductions, des t-shirts, tout ce que vous voulez, mais à deux conditions: d'une part, vous devez autoriser tout le monde à bricoler et copier votre travail tout comme vous vous êtes accaparés le mien; il faudra d'autre part le faire de manière non commerciale.
Le ciel ne m'est pas tombé sur la tête quand j'ai trempé mon orteil. Voyons voir ce qui arrive quand je rentre jusqu'aux genoux.
Le texte avec la nouvelle licence sera en ligne avant la fin de la journée. Allez sur craphound.com/down pour les détails.
Oh, et pendant que j'y suis, je livre également le texte de cette intervention sous une licence public Creative Commons [Abandon au domaine public], pour que le monde en fasse ce que bon lui semble. Un lien sera disponible sur mon blogue, Boing Boing, avant la fin de la journée.
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FIN
C'est la fin de mon intervention, pour l'instant. Merci de votre attention. J'espère que vous garderez un oeil sur les futurs développements des livres électroniques et m'aiderez à les exposer au grand public.
Cory Doctorow
Dans l'avion, quelque part au dessus du Texas.
4 Février 2004